06 juillet 2006

Je ne vous ais rien volé

L'autre jour le train était frais et calme, moi j'étais dedans. C'était un vieux train, sans cheminot moustachu mais avec des compartiments. Dans le petit espace nous êtions deux, en face de moi il y avait ce petit bonhomme aux rides malicieuses et aux yeux brillants sous ses cheveux blancs, son costume élimé avait dû être élégant dans un temps d'avant.

Je me suis levé quelques instants, je contourne les assis par terre, entre dans les toilettes et deux minutes aprés je suis de retour.

L'étrange monsieur me fixe avec un curieux sourire amusé et me dit : "Je ne vous ais rien volé". J'ai cru mal comprendre alors je le fais répéter "je ne vous ais rien volé" confirme t'il avec bienveillance.

Je n'ai pas eu grand chose à ajouter car il avait envie de parler. J'ai seulement figé ma langue volubile et me suis enfoncé dans la banquette sncf ou des femmes magnifiques et des types puants avaient posé leurs fesses avant moi. Une fois bien calé j'ai juste écouté...

"Je ne vous ai rien volé mais j'aurai pù, j'avais le temps. Votre sac était posé, vous n'auriez rien deviné, rien pû soupconner. Je pouvais l'ouvrir fouiller, trouver, dérober et me replier derrière un visage facade.

Vous savez en fait je n'en ai même pas eu envie. Je sais juste que j'aurais pû et que je ne l'ai pas fait. En vérité je vous provoque un peu, quand j'étais kleptomane je ne volais pas les particuliers, seulement un ou deux magasins.

La première fois que j'ai volé j'étais enfant et c'était un jouet dans un grand magasin. J'avais un âge microscopique mais un âge où l'on pouvait parler. Un âge où l'on croit bêtement savoir ce que l'on fait avant de réaliser que l'on sait que l'on ne sait pas.

La seconde fois est riche de plus belles émotions. Ce disquaire mysanthrope me suivait partout dans le magasin et ne me disait même pas bonjour, à moi qui était fondamentalement honnête. Un jour je me suis rendu compte qu'il m'avait suivi sur cinq cent métres dans la rue. C'est alors que j'ai pris la décision. C'était d'ailleurs plus qu'une décision mais une promesse, un serment, j'allais le déposséder ce fumier.

Quelques jours plus tard je l'ai fait, en toute imprudence. J'ai filé avec un disque qui ne m'a jamais vraiment emballé mais qui avait le mérite de lui appartenir. Il avait marché sur mon honneur, je m'étais vengé.

C'était mon premier vrai contact avec ce plaisir d'excitation et de peur, ma première jouissance par des mains  pas encore kleptomanes. Un vrai plaisir avec cette énivrante dimension d'interdit , de fruit défendu. Pourtant j'ai mis des années à récidiver, de bien longues années".

voleur_bagdad

J'étais devenu étudiant, je travaillais à côté d'où un nouveau et grisant pouvoir d'achat me permettant de dilapider mon salaire en disques. Les vendeurs de ce magasin là ne me disaient pas bonjour, me toisaient de haut alors que le gros vigile me marchait sur les pieds et m'obligeait à me coller sur le côté quand il passait sans s'écarter en bombant son torse bovin.

Trés bien...je l'ai fait, une fois, deux fois... Moins réussie cette seconde vendetta car la sonnerie a retentie. Le gros était au fond du magasin, j'ai entendu crier mais je devais le battre d'une demie heure sur 400 métres,j'ai donc fui à grandes enjambées, un second camouflet pour l'essouflé à costume.

Ce n'était que de menus larcins, c'était avant la grande période, avant la maladie. C'est ensuite que je suis devenu kleptomane, pas voleur, kleptomane. Je ne volais pas par besoin, absolument pas poussé par des envies matérielles mais pour la montée d'adrénaline. J'en étais là pour cette transe qui vous prend, vous habite. je m'énivrais de cette skyzophrénie qui vous rend en apparence souriant , décontracté alors que votre coeur palpite, s'agite.

Cela a duré plusieurs années, chaque matin j'y allais et ensuite je pouvais vivre, reprendre le cours d'une journée ordinaire. Avant il me fallait mon explosion, mon chavirement, cette poussée de fièvre. J'avais mes habitudes chez deux libraires que je quittais parfois avec sept ou huit livres dissimulés içi et là, avec une énorme envie de rire indécent.

Je stockais, je comptais ce que j'avais récolté. Je distribuais beaucoup autour de moi sans être ce monsieur des bois car les élus n'étaient pas nécessiteux. Je le faisais car je devais le faire, l'émotion vous dis je, l'émotion."

Le train n'a pas sifflé trois fois mais approchait de cette petite commune dont je ne me souviens plus le nom. Il m'a regardé avec un petit sourire figé puis a adopté un ton solennel, grave: "Ne vous inquiétez pas, même à l'époque je ne vous aurais rien volé. Je ne volais pas les gens, c'était juste pour rire."

Il s'est levé et il est parti lentement en agitant doucement la main. Le soir quand j'ai ouvert ma trousse de toilette sur un petit papier froissé était inscrit d'une écriture douce et soignée "je ne vous ais rien volé mais...j'aurai pû".

Posté par lapin de troie à 16:41 - - Commentaires [5] - Permalien [#]

Commentaires sur Je ne vous ais rien volé

  • Quelle jolie violation

    ...de ta trousse de toilette ! Tu as bien de la chance, moi, les rares fois où j'ai pris le train, je n'ai jamais croisé d'aussi gentils messieurs (j'ai une tendresse particulière pour les vieux messieurs au chic surrané, attendrissants et dignes à la fois, sachant qu'à leur âge avancé, ils ne conservent plus qu'une belle admiration pour notre Beau Sexe...et des souvenirs aussi, des rêves je l'espère encore)

    Posté par Elle, 07 juillet 2006 à 07:23 | | Répondre
  • Beaux transports

    Sourire, je crois que j'ai longtemps et que je serai souvent encore un vieux monsieur.

    J'ai fait de beaux voyages parfois, contemplant une belle, sympathisant avec une jeune femme assoupie à qui j'avais souhaité une bonne nuit quand le controleur l'avait réveillée et qu'elle s'apprêtait à replonger vers les rêves.

    J'ai de l'enfant, du vieux monsieur, des rêves et de la fascination mais je te le confesse j'aime me découvrir amant bercé par d'autres transports.

    Posté par Le chevalier, 07 juillet 2006 à 09:49 | | Répondre
  • Quand je serais grande je serais voleuse
    J'ai d'jà commencé c'est assez marrant
    J'dois avoir le don et la main heureuse
    Le doigté precis et l'oeil vigilant
    Je m'suis bien juré de voler de tout
    Voler pour voler pour l'amour du geste
    Faire sa difficile c'est manquer de gout
    On peut être douée et rester modeste
    Faut pas croire pourtant que j'manque d'ambition
    Je m'frai les palaces ,les soirées mondaines
    A ceux qu'ont du fric tirer du pognon
    C'est assez moral et ça paye ça paye
    Je volrai des billes de la becadille
    Des oui et des non pour le grand frisson
    J'volrai des trucs des engins caducs
    Des machins bizares et des oeuvres d'art
    J'prendrai sans remort leur bagouses aux morts
    Et bien entendu leur corde aux pendus
    En volant le beurre et l'argent du beurre
    Je ferai mon profit du bien mal aquis
    La petite voleuse n'a qu'une loi
    Ce qui est à toi est à moi
    J'aurai un costume velour et satin
    Noir comme la nuit faut rester discret
    Un loup sur le nez et des gants aux mains
    Moitié Fantomas moitié Fantomette
    Comme une référence pour les tirelets

    olivia ruiz "la petite voleuse"

    Posté par seb le putois, 07 juillet 2006 à 15:35 | | Répondre
  • Ô putois

    Dis moi... il est bien son album?

    Posté par Le chevalier, 07 juillet 2006 à 16:03 | | Répondre
  • Olivia...

    les 2 que j'ai sont vraiment différents, je les trouve pas mal, disons que c'est un mélange de rita mitsouko, de niagara, avec des touches de néry, de l'accordéon, de la recherche et un minimum d'amour. j'y connais rien en pop donc je peux pas te comparer ça avec grand chose d'autre, mais oui, moi j'aime bien, avec une petite préférence pour son premier "j'aime pas l'amour" plutôt que son second "la femme chocolat". jpeux te faire passer les morceauxx sur msn si tu veux...

    Posté par seb le putois, 07 juillet 2006 à 16:41 | | Répondre
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